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Matière et Esprit

mardi 20 avril 2004
par  Richard Sünder

Matière et Esprit

Depuis la deuxième moitié du XIXe siècle, la science, sous l’empire du matérialisme de Marx, nous a progressivement imposé une vision entièrement matérialiste du monde, en particulier de la médecine et du fonctionnement de notre corps. Dans cette perspective matérialiste, le cosmos est entièrement réduit à des interactions de matière, l’Esprit n’existe pas et les idées ne sont qu’un produit du cerveau, donc de la matière. A telle enseigne que le professeur de neurophysiologie au Collège de France, Jean-Pierre Changeux, n’hésite pas, dans son ouvrage, « L’Homme neuronal » (Fayard/Pluriel, 1983), à réduire la conscience au « système de régulations en fonctionnement » de l’encéphale. Il précise : « Les opérations sur les objets mentaux et surtout leurs résultats, seront "perçus" par un système de surveillance composé de neurones très divergents, comme ceux du tronc cérébral, et de leurs réentrées. Ces enchaînements et emboîtements, ces « toiles d’araignée », ce système de régulations fonctionneront comme un tout

Doit-on dire que la conscience "émerge" de tout cela ? Oui, si l’on prend le mot "émerger" au pied de la lettre, comme lorsqu’on dit que l’iceberg émerge de l’eau. Mais il nous suffit de dire que la conscience est ce système de régulations en fonctionnement. L’homme n’a plus rien à faire de l’Esprit. Il lui suffit d’être un homme neuronal  ». Il lui suffit donc de faire soigner le dysfonctionnement de ses neurones ou de ses cellules, considérés comme des objets matériels dans le fonctionnement desquels l’esprit n’intervient d’aucune manière.

On comprend bien pourquoi les esprits scientifiques n’admettent pas d’autre réalité que la matière. C’est parce que la matière est physique et « quantifiable » : c’est-à-dire qu’on peut la voir, la mesurer et analyser les interactions des molécules qui la constituent. Alors que l’Esprit - les idées, la pensée, la psychologie - ne l’est pas parce qu’il est entièrement abstrait ou métaphysique (il se situe au-delà de la physique visible et mesurable). C’est ce qui fait dire aux scientifiques qu’ils savent de quoi ils parlent et que les psychologues ne savent pas de quoi ils parlent.

Mais, lorsque Shakespeare montre comment Roméo et Juliette, sitôt qu’ils s’aperçoivent, au bal des Capulet, sont foudroyés l’un par l’autre, la physique est incapable de nous dire comment et pourquoi. Il n’y a aucun échange d’atomes et d’électrons entre eux. Cependant nous savons tous de quoi Shakespeare nous parle : l’amour et le coup de foudre. Certes, des biologistes et des neurophysiologistes, comme Jean-Didier Vincent et Jean-Pierre Changeux, vont nous expliquer qu’il se produit alors, dans le cerveau de Roméo et de Juliette, une forte décharge de lulibérine et que c’est la raison pour laquelle ils tombent amoureux l’un de l’autre. Bref, l’amour n’est qu’une décharge de lulibérine ! Que l’attraction entre deux êtres s’accompagne de la production d’une hormone, la lulibérine, nous n’en doutons pas. Mais, pour que la décharge de lulibérine soit la cause du coup de foudre entre les deux jeunes amants, il faudrait nous expliquer pourquoi elle se produit. Soutenir, par exemple, que la lulibérine connaît Roméo et Juliette et qu’elle sait qu’ils doivent être foudroyés l’un par l’autre, peut-être pour permettre à Shakespeare d’écrire ce drame somptueux et bouleversant. Mais, d’évidence la lulibérine n’a pas la moindre idée des deux jeunes gens. La biologie n’explique en rien la raison de la production de cette hormone. Quant à nous, nous savons bien que Roméo et Juliette sont foudroyés par l’amour parce qu’ils se sont spontanément reconnus et identifiés, l’un et l’autre, comme les deux moitiés d’un même être. On appelle « coup de foudre » cette identification spontanée de deux êtres parce qu’il s’agit bel et bien d’un échange d’information magnétique des deux corps qui fait que les deux esprits se reconnaissent instantanément comme partie l’un de l’autre. Mieux, nous savons très précisément de quoi il s’agit, car nous en avons tous fait l’expérience, comme tous les hommes et le cosmos lui-même, et ceci longtemps avant que la science n’existât et qu’il fût établi que le coup de foudre s’accompagne d’une décharge de lulibérine qui n’est pas la cause du coup de foudre mais son symptôme.

Soutenir que Roméo et Juliette sont foudroyés l’un par l’autre parce qu’ils ont tous deux produit de la lulibérine n’explique en rien pourquoi cette production de lulibérine a eu lieu. La cause de cette production est magnétique et électromagnétique et elle relève des phénomènes d’attraction et de répulsion des champs magnétiques, c’est-à-dire de la psychologie.

Prenons un observateur spatial scientifique qui ne pourrait voir que les automobiles, sans distinguer le conducteur qui les pilote. Il verrait que ces automobiles sont capables de se mouvoir par elles-mêmes, d’accélérer, de virer à droite et à gauche, de faire marche arrière, de freiner, de s’arrêter. Il en conclurait que les automobiles peuvent se mettre en mouvement, accélérer, reculer, freiner et s’arrêter parce qu’elles ont un moteur, qu’elles peuvent tourner parce qu’elles possèdent un volant et des roues. Il affirmerait donc que les automobiles sont automobiles parce qu’elles possèdent une capacité de mouvement et que rien d’autre que cela n’explique leur automobilité.

Mais nous savons bien, quant à nous, que rien de tout cela n’est vrai. Car, s’il n’y avait pas de pilote dans l’automobile, aucune automobile ne serait capable de se mouvoir. L’automobile ne se meut que parce qu’un conducteur, doué d’un esprit, d’une volonté et d’une psychologie, la pilote - même si c’est par téléguidage. Et, s’il n’y avait pas eu d’hommes, certes doués d’un corps matériel mais aussi - et surtout - d’un esprit capable de concevoir l’automobile, aucune automobile n’aurait jamais vu le jour. Pour la simple raison que, pour construire une automobile, si élémentaire soit-elle - comme par exemple le fardier de Cugnot -, il faut d’abord avoir conçu la théorie de l’automobile. Or la théorie de l’automobile n’est pas de la matière. La théorie de l’automobile - comme de tout objet quel qu’il soit - est un ensemble d’idées. Or les idées ne sont pas de la matière, même si la théorie d’un objet matériel quelconque s’applique à des éléments matériels (par exemple roues, volant, transmission, moteur, etc.). Cette loi, invariante et universelle, s’applique aux plus élémentaires des objets matériels, qu’il s’agisse des outils fabriqués par les animaux ou les primates, des barrages construits par les castors, des nids construits par les oiseaux, des premières huttes fabriquées par les Australanthropes et, plus généralement, de tout artefact quel qu’il soit. Nous sommes alors fondés à en conclure qu’aucun objet matériel, quel qu’il soit, ne saurait exister sans la théorie préalable de cet objet, quelque élémentaire ou complexe qu’il soit.

Telle est la loi qui gouverne tous les artefacts, c’est-à-dire les objets artificiels fabriqués par les êtres vivants. Or, si les artefacts ont besoin, pour exister, de la théorie même de leur constitution ou de leur organisation, il n’y a aucune raison pour qu’elle ne s’applique pas également aux objets naturels - particules atomiques, atomes, étoiles, biosphères et galaxies. Que les objets naturels aient une organisation ou une constitution, c’est là une évidence puisqu’on peut la décrire, donc décrire les objets naturels et décrire les éléments qui les constituent et dire la loi qui les articule. Mieux, on peut faire la description mathématique des objets naturels - tout comme celle des objets artificiels -, ce qui prouve bien que les objets naturels ont leur théorie aussi bien que les artefacts. Or la théorie et, par conséquent, la constitution des objets naturels - particules, atomes, étoiles, galaxies - est Mathématique, tout comme celle des objets artificiels. Or la Mathématique n’est pas de la matière. La Mathématique est l’ensemble potentiel de toutes les idées pures, abstraites et, par conséquent, métaphysiques possibles du monde. Et il se trouve que la Mathématique est donc le langage pur et parfaitement abstrait qui permet de bâtir les théories abstraites de tous les objets du monde et même de décrire tout le cosmos, pour la simple raison que le cosmos est entièrement construit selon des modèles mathématiques qui sont la théorie même du cosmos.

Nous sommes donc fondés à tirer la conclusion que l’existence d’objets matériels, aussi bien naturels qu’artificiels, est inexplicable sans la théorie préalable ou concomitante de ces objets. La théorie de tout objet, quel qu’il soit, étant constituée par des idées qui ne sont pas de la matière, l’existence de tout objet, quel qu’il soit, est inexplicable par la seule existence de la matière. Donc les objets matériels ne peuvent s’expliquer que par l’existence préalable ou concomitante des idées qui constituent la théorie ou, plus précisément, la constitution même de ces objets. Rien ne peut donc exister sans la loi de sa propre constitution ou, plus simplement, sans sa propre constitution qui est la loi ou la théorie qui définit l’organisation de l’objet.

Bref, pas plus qu’une hutte, une automobile, une commode Louis XV, une société ou la République française, la matière - particules, atomes, étoiles, systèmes solaires, ADN, cellules biologiques, bactéries, etc.
- ne saurait exister sans sa propre constitution, c’est-à-dire sans la loi qui l’organise, à savoir les idées qui forment la théorie même de la matière.

Que l’esprit humain puisse créer des théories mathématiques, c’est une évidence qu’aucune personne sensée ne saurait récuser. On a même démontré que le cerveau humain ne faisait rien que des opérations mathématiques, même quand il fait de la poésie. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’il soit capable de construire des artefacts - des objets matériels artificiels - puisqu’il est capable de concevoir la théorie abstraite ou la constitution de ces objets. Beaucoup d’animaux en sont également capables - primates, oiseaux, castors, etc. Nombre de biologistes et de neurophysiologiques, comme Jean-Pierre Changeux, prétendent que la Mathématique - qui est, répétons-le, une abstraction pure et l’ensemble potentiellement infini de toutes les idées pures et abstraites possibles du monde - est une pure invention du cerveau humain et qu’elle n’a aucune existence objective dans le cosmos et qu’elle n’existait donc pas avant que l’homme ne l’eût inventée. Einstein lui-même et Henri Laborit pensaient que la Mathématique est une création du cerveau humain.

Il se trouve que le cosmos est lui-même capable de construire des objets naturels selon des modèles mathématiques et qu’il a construit des objets naturels, dès son apparition, près de 12 milliards d’années avant que n’apparaissent les animaux et les hommes, quelques milliards d’années avant que n’apparaissent les premières cellules biologiques. Ces premières cellules biologiques ont été construites par le cosmos avant même que tout cerveau bio-atomique, si élémentaire fût-il, n’apparaisse puisque les cerveaux, les animaux et les hommes ont été construits à partir de ces cellules. C’est donc, à l’évidence, que le cosmos utilisait la Mathématique quelque 12 milliards d’années avant que l’homme ne l’eût inventée et qu’il l’a utilisée pour construire, outre les cellules biologiques, tout l’arbre de l’évolution des êtres vivants jusqu’à l’homme. Forcément puisque touts les objets du cosmos et le cosmos lui-même sont construits selon des modèles mathématiques !

Or, si le cosmos utilisait et même construisait des modèles mathématiques, dès son apparition, c’est qu’il connaissait le langage mathématique, dès son apparition, quelque 12 milliards d’années avant celle de l’homme. S’il l’ignorait, il ne pouvait produire aucune théorie et ne pouvait donc constituer aucune objet du monde, quel qu’il fût, ni même se constituer lui-même puisqu’il ne pouvait pas lui-même se produire sans la loi de sa constitution. C’est donc l’évidence que, dès son apparition, le cosmos connaissait la Mathématique, sans laquelle il n’aurait pas pu produire la loi de sa propre constitution.

Il se trouve que la Mathématique - qui est bien un langage pourvu de sa syntaxe - est totalement abstraite, donc totalement métaphysique et qu’elle n’est, par conséquent, pas de la physique ni de la matière. Conclusion : la Mathématique, étant l’ensemble potentiellement infini des idées pures, n’est pas de la matière physique et que, en tant qu’ensemble de toutes les idées pures, elle est l’Esprit.

Donc, au contraire de ce que soutient Jean-Pierre Changeux, non seulement l’homme mais encore le cosmos et toute la matière qu’il contient n’ont jamais eu affaire qu’à l’Esprit.

Auteur : Richard Sünder http://www.pansémiotique.com


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